« Brune Blonde »

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« Brune Blonde » à la Cinémathèque Française

Nouvelle semaine, nouvelles expos, et je commence avec « Brune Blonde » que j’ai eu la chance de pouvoir visiter lundi matin à la Cinémathèque Française.


Rythmée par de nombreuses projections d’extraits de films, l’exposition a pour centre de gravité le cinéma et ses actrices mythiques: cheveux courts ou longs, voilées ou sensuelles, brunes et blondes, sans oublier les rousses qui ne figurent pas dans le titre mais sont représentées visuellement par l’énormissime sculpture d’Alice Anderson, The Isolated Child, que vous ne pourrez pas manquer si vous passez devant le bâtiment !

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♥ Suivant des axes aussi bien esthétiques que thématiques, le parcours se divise en 5 grandes parties:
* Le mythe – Entêtante et obsédante, la chevelure nourrit l’imaginaire des XIXè-XXè siècles, des tableaux de Picabia à ceux de Rossetti, des photos de mode d’Avedon aux lambeaux d’affiche de Rotella, de la « Lana Turner » de Warhol aux auto-portraits de Cindy Sherman, des films de Buñuel à ceux de Lynch. Sur un écran géant décomposé en de multiples petits écrans, la blondeur souveraine, défile comme dans un kaléidoscope affrontant sa brune rivale.
* Histoire & géographie de la chevelure – Le cinéma s’est fait le porte-parole de la blondeur (dont la conception même a évolué dans le cinéma hollywoodien puisqu’on est passé de la blonde reléguée -jusqu’aux années 30- aux rôles d’épouse fidèle à celle de la blonde vamp tentatrice durant les décennies suivantes), mais ce n’est finalement qu’une petite histoire qui découle de la grande. Dès la fin des années 30, Hitler récupère le mythe de la blondeur nordique pour l’utiliser à des fins raciales. Répandu aux États-Unis et en URSS, le modèle de la blonde exclut les minorités de l’imaginaire national: les noires et les latino-américaines en Amérique, les minorités ethniques en Russie. Mais de nos jours, la montée en puissance de nouveaux modèles venus d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine fait tourner le vent de la mode. Dictés par les changements mondiaux, les codes de beauté capillaire finissent par se métisser et affaiblissent le mythe et l’impérialisme de la blondeur.
Émancipations – Des garçonnes des années 20 à la coupe afro des Black Panthers, en passant par la coupe courte de Françoise Sagan reprise au cinéma par Jean Seberg dans Bonjour tristesse, la chevelure a joué un rôle d’étendard dans le refus des femmes d’adhérer à un modèle imposé par le cinéma dominant. La politique du féminisme a été celle du couper-court: à la domination masculine, aux soumissions sociales et politiques, à l’aliénation à un modèle univoque du désir…
* Les gestes de la chevelure – Voiler/dévoiler, relever/lâcher, dénouer, brosser, orner… La gestuelle liée à la chevelure féminine s’inscrit dans une longue tradition iconographique particulièrement riche dans la seconde moitié du XIXè siècle. Des peintres, mais aussi des sculpteurs, l’immortalisent. Dès son avènement, le cinéma s’empare de cette gestuelle et lui insuffle temps et mouvement. Il la rend plus ambigüe et soudain capable de pouvoir suggérer des sentiments contradictoires dans une même image.
Le cabinet photographique dans lequel 3 artistes sont à l’honneur. Certains photographes ont fait de la chevelure féminine une obsession personnelle. Loin de tout naturalisme, Man Ray l’a mise en scène comme une matière tactile, animée d’une vie plastique quasi indépendante. Édouard Boubat a photographié de façon intime la chevelure des femmes de sa vie. Bernard Plossu ne résiste pas à attraper à la volée, si la lumière s’y prête, une femme qui court et dont la chevelure fait signe à sa passion des belles passantes.
* La chevelure au cœur de la fiction (rivales, métamorphose, travestissement, relique…) – Une grande pièce retrace  les 3 scénarios de la chevelure féminine. Le plus classique est la rivalité entre brunes et blondes. Peintres, photographes et cinéastes s’y sont essayés. Il devient dédoublement mystérieux chez Hitchcock et chez Lynch. Le plus troublant est le travestissement et la métamorphose, qui voient les femmes devenir tantôt Méduse, tantôt sorcière, tantôt fleur ou Ophélie flottant dans l’eau. Mais la chevelure peut aussi devenir mortifère, du côté de la relique ou du fétiche, voire des fantômes ou des revenants.
* Vers l’abstraction (cheveu-matière) ou la chevelure comme vecteur de l’émotion à la place du visage: on le voit à travers les chevelures noires en tôles ondulées de Fernand Léger qui renvoient autant au matériau industriel qu’aux toisons opulentes de la grande peinture classique ou dans les cheveux blonds toujours en mouvement de Monica Vitti dans L’avventura d’Antonioni.
– A la fin de l’expo, 6 cinéastes (Abbas Kiarostami, Isild Le Besco, Pablo Trapero, Yousry Nasrallah Nobuhiro Suwa et Abderrahmane Sissako) nous livrent, en exclusivité dans une petite salle de cinéma conçue pour l’occasion, leur vision de la chevelure féminine à travers 6 courts métrages spécialement réalisés pour l’exposition.

♥ On se rend compte à quel point les cinéastes, grands pourvoyeurs d’icônes, ont pu façonner les actrices en inventant des styles qui ont guidé des générations entières: les cheveux courts dans les années 20 (à la Louise Brooks), les chevelures platinées dans les années 30 (à la Jean Harlow), les teintures rousses flamboyantes dans les années 40 (à la Rita Hayworth), les coiffures lâchées à la Brigitte Bardot dans les années 50, les coupes androgynes à la Jean Seberg dans les 60’s, etc… L’expo montre très bien les interactions conscientes et inconscientes que le cinéma entretient avec les autres arts dans la représentation de la beauté et du mystère féminin. Le cinéma ne s’est jamais privé de déployer dans la durée les gestuelles liées à la chevelure, dont de nombreux peintres, sculpteurs et photographes ont immortalisé la grâce. L’exposition propose, du coup, des filiations esthétiques assez inattendues: une peinture pop (I lives for an hour de McDermott & McGough) qui dialogue avec une gouache préraphaélite, des litographes Art Nouveau qui riment avec peinture surréaliste (Paul Delvaux), une sculpture des Danaïdes de Rodin qui fait écho à une série de photographies minimalistes en noir et blanc, etc… On voit aussi la tendance des arts du XXè siècle (dont le cinéma, évidemment) à réinterpréter des figures mythologiques comme Ophélie, la méduse, Mélisande ou Rapunzel.

♥ Et bien, je dois vous avouer que j’ai été particulièrement charmée par cette nouvelle expo présentée à la Cinémathèque Française. Le thème est vraiment passionnant, très riche et j’ai trouvé les angles d’approche choisis plutôt pertinents. La présentation est très complète puisqu’elle met en parallèle le cinéma classique et le cinéma de la marge, le cinéma d’occident et le cinéma d’orient, le cinéma d’hier (Buñuel, Hawks, Antonioni, Bergman…) et le cinéma d’aujourd’hui (Wong Kar-waï, Kiarostami…), etc… La scénographie, magnifique, est vraiment très réussie, ce qui fait qu’on se balade à travers les salles avec beaucoup de plaisir, c’est très agréable ! Les explications sont là, suffisamment fournies pour être intéressantes, mais pas trop, histoire de nous montrer par l’image plutôt que de chercher à nous faire intellectualiser à l’excès tous les éléments fournis. Bref, une jolie exposition où l’on apprend beaucoup, qui donne à voir et à imaginer, qui nous montre de belles œuvres (filmées ou pas) et qui offre une image belle et glamour de la femme, à travers sa chevelure.

♥ Amoureux des femmes, du cinéma ou simples curieux: n’hésitez pas ! Voici quelques images du parcours pour vous donner une idée de ce qui vous attend :

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♥ Dans le même registre, voici une partie de la très chouette programmation de films proposée par la Cinémathèque dans le cadre de cette exposition, où la chevelure est plastiquement ou scénaristiquement présente : Belle de jour de Buñuel, Certains l’aiment chaud de Billy Wilder, Les hommes préfèrent les blondes de Howard Hawks, Le Mépris de Godard, La Nuit du chasseur de Charles Laughton, Étreintes brisées de Pedro Almodovar, Gilda de Charles Vidor, etc…

Et aussi: un livre co-édité par Skira-Flammarion et la Cinémathèque Française, un cycle de 6 conférences à partir du 11 octobre, un documentaire d’Alain Bergala Brunes et Blondes – La chevelure au cinéma qui sera diffusé sur Arte le 28 novembre à 22h10, un coffret DVD, une programmation spéciale jeune public, …

C’est où ?
« Brune Blonde »
Cinémathèque Française
51, rue de Bercy (12è) – M° Bercy
Ouvert du lundi au samedi de 12h à 19h (nocturne le jeudi jusqu’à 22h), et le dimanche de 10h à 20h. Fermé le mardi.
Tarifs: 8€ / 6€50, forfait expo + film à 10€, etc…
Le site.
Du 6 octobre au 16 janvier 2011.

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Au passage, je vous rappelle aussi que très prochainement auront lieu 2 intéressantes rétrospectives.

* Larry Clark, du 8 au 10 octobre (programme & horaires ici).

* David Lynch, du 13 octobre au 1er novembre (programme & horaires ici).

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Hey, pssst ! Je reviens vous embêter cet après-midi avec un 2è article (oui, encooooore ! bouh).

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