Albert Camus

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« Les Justes » au Théâtre de la Colline

Après avoir trainé ce pauvre cher Uwe jusqu’à Nanterre pour voir « Une Maison de Poupée » aux Amandiers, la semaine dernière, j’ai réussi à la persuader d’aller assister à une représentation de la dernière adaptation de la pièce d’Albert Camus, les Justes, au Théâtre de la Colline. Malheureusement, j’aurais mieux fait de m’abstenir, car ce fut une énième déception… Je vais finir par croire que je suis dans une sorte de série noire théâtrale, car aucune pièce ne m’a vraiment emballée depuis des mois !

Pitch: « Février 1905, Moscou: un groupe de terroristes appartenant au parti socialiste révolutionnaire organise un attentat contre le grand-duc Serge, oncle du tsar. Les circonstances qui ont précédé et suivi l’attentat font le sujet des Justes. Mais l’Histoire compte moins que la question clairement posée par Camus  le crime à des fins politiques peut-il être légitimé ? Deux conceptions de la révolution s’affrontent: pour Stepan, l’action révolutionnaire n’a pas de limites; Kaliayev, venu à la révolution par amour de la vie, refuse “d’ajouter à l’injustice vivante pour une justice morte”. Du terrorisme révolutionnaire russe de la fin du XIXè siècle au débat de l’après-guerre sur les actes résistants, jusqu’à l’instrumentalisation étatique du terrorisme aujourd’hui, la question reste urgente ». (Source: le site du théâtre).

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Pour tout vous avouer, j’avais deux motivations principales pour aller voir cette nouvelle mise en scène des Justes au théâtre de la Colline. Tout d’abord, j’étais vraiment curieuse de voir ce que pouvait donner cette pièce de Camus sur scène et surtout comment, un tel texte pouvait encore avoir autant de sens pour nous aujourd’hui. Et ensuite, évidemment, j’avais très envie de voir Emmanuelle Béart sur les planches.

Mais tout est allé de travers ! J’ai eu beaucoup de mal avec les choix de mise en scène de Stanislas Norday. Dès que le rideau s’ouvre, on découvre un décor très minimaliste avec un immense plateau nu, triste et austère. Un façon de placer les personnages hors du contexte pour forcer le spectateur à se détacher du cadre dans lequel se situe l’histoire. La mise en scène est donc très dépouillée mais ce qui m’a le plus gênée dans cette adaptation, c’est plutôt le fait que les acteurs soient hiératiques et traversent toute la pièce sans se regarder, sans interagir les uns avec les autres. Ils disent leur texte en regardant le public de façon profonde et solennelle. La mise en scène transforme les terroristes en sortes de figures inanimées, dépourvues d’humanité (sauf à certains moments, quand le texte éclate) alors que pourtant, ce sont bien des hommes, avec leurs sentiments, leurs angoisses, leurs peines et leurs contradictions.

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En faisant quelques recherches sur la pièce, je me suis rendue compte que cette immobilité des corps était contraire aux indications de Camus lui-même. Dans un document de 1955 pour la Comédie de l’est, il explique qu’il a « essayé d’obtenir une tension dramatique par les moyens classiques, c’est-à-dire l’affrontement de personnages égaux en force et en raison. Un affrontement, pour qu’il se produise, il faut qu’il y ait tension, et opposition, non seulement entre des idées, mais entre des êtres de chair frémissant d’une sensibilité révolutionnaire ». Or dans cette adaptation, les comédiens ne s’affrontent absolument pas, ils ont le regard fixé sur le vide et disent tous leur texte d’une voix métallique presque désincarnée. Sans vie. Certaines phrases sont même découpées et allongées de manière artificielle sans que ce soit vraiment justifié (j’ai adoré la diérèse sur « le fou-et » !). Ce ton emphatique rend certains passages ridicules et, au bout d’un certain temps, provoque même ennui et lassitude.

Du côté des comédiens, pas grand chose à redire, on voit qu’ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. Vincent Dissez tire son épingle du jeu et malgré les contraintes de la mise en scène, c’est lui qui parvient le mieux à nous transmettre toute la force et l’émotion qui habitent son personnage. Emmanuelle Béart s’en sort également plutôt bien et incarne son personnage, tiraillé par une multitude d’émotions contradictoires, avec une grande justesse et sobriété.

Malgré tout, ça n’empêche pas de sentir profondément les longueurs provoquées par la lourdeur de la mise en scène et on ressent bien que la pièce dure 2h35 ! Le seul moyen de faire passer le temps agréablement est de fermer les yeux (non, je n’exagère pas…) et de se concentrer sur le texte. J’aurais aimé que la mise en scène donne de la vie et de la réalité aux personnages alors que c’est tout le contraire ici.

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Au final j’en ressors vraiment déçue. Le choix de cette mise en scène très particulière fait que bien-sûr, on est totalement submergé et pris par le texte mais ça ne le rend pas vivant pour autant. La pièce de Camus est certes du théâtre d’idées mais ça reste quand même du théâtre et j’ai l’impression que Stanislas Norday l’a un peu oublié en voulant nous plonger dans une réflexion métaphysique, certes intéressante, mais qui est vraiment trop hermétique pour qu’on y soit sensible. Bref, c’est raté.

C’est où ?
Les Justes
Théâtre National de la Colline – Grand Théâtre
15, rue Malte Brun – M° Gambetta
Du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30.
Plus d’infos sur le site.
Jusqu’au 23 avril.

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