L’art du Portrait

Longtemps dans la peinture, le portrait n’a été qu’un genre mineur. Ingres lui-même, virtuose du genre, disait ne s’y plier qu’à regrets. Pourtant, au milieu du XIXe siècle, les Salons connurent une véritable déferlante de têtes. Au point qu’un contemporain s’en émut : « Ce qui fatigue et quelquefois révolte, c’est de trouver là une foule de bustes, de portraits d’hommes sans nom, ou le plus souvent exerçant des emplois antipopulaires » !

À travers 140 peintures et sculptures (presque à égalité), venues de toute l’Europe et même d’outre-Atlantique , le Grand Palais conte cette fulgurante ascension du portrait qui démarre avec la révolution américaine autour de 1770 pour culminer en 1830 sous la restauration française. Car c’est bien dans la continuité des Lumières exaltant les mérites individuels et avec le développement d’une bourgeoisie d’affaires, avide de reconnaissance, que le portrait a fait florès.

Ces bornes temporelles, 1770-1830, correspondent grosso modo en France à la carrière de David, en Angleterre à celle de Lawrence, et en Espagne à celle de Goya, trois maîtres en la matière. Ils sont joliment confrontés ici aux sculpteurs Houdon, Pigalle ou Canova, mais aussi à beaucoup d’autres signatures moins illustres, quitte à lasser un peu en fin de parcours (à mon humble avis bien-sûr). D’autant que, loin de se limiter à la France, les deux commissaires, Sébastien Allard et Guilhem Scherf, conservateurs au Louvre, ont voulu montrer combien la vogue du portrait avait touché tout le monde occidental, avec des variantes. Ainsi le portrait en pied très répandu dans l’aristocratie anglaise depuis Van Dyck fut longtemps réservé en France à la famille royale avant de se « démocratiser » sous l’Empire, dans une inflation générale des formats des œuvres.

Les amateurs d’histoire retrouveront avec bonheur nombre de figures connues : hommes d’État ou d’Église, intellectuels et jolies femmes, telle Juliette Récamier (sculptée par Chinard) devant laquelle Chateaubriand, subjugué, se demandait « s’il voyait là un portrait de la candeur ou de la volupté ». Georges Washington y croise Napoléon qui toise son ex-prisonnier, Pie VII (par Lawrence). Un audacieux Voltaire en tenue d’Adam (par Pigalle) côtoie un Goethe romantique et un Kant fort austère, non loin d’une ravissante Comtesse de Ségur, tandis que Mirabeau, profitant du silence de marbre, semble lever le bras pour haranguer tout ce beau monde.

L’exposition souffre cependant d’un certain manque d’audace. L’attention des commissaires semble s’être concentrée sur le choix minutieux de cadres d’époque, la précision des cartels, pour livrer un parcours sagement thématique (portraits de chefs d’États, de familles, d’artistes…) là où on aurait aimé des confrontations plus franches, des rapprochements plus formels dessinant pour le profane les grandes évolutions du genre.

Car, en quelques décennies, le portrait va passer d’un genre ultra-codifié et réservé à l’élite à une représentation beaucoup plus empreinte de naturel. Deux portraits de Napoléon, l’un par Ingres, l’autre par David, résument parfaitement ce mouvement. Pour légitimer un pouvoir usurpé, le premier multiplie les signes traditionnels du pouvoir : l’or et la pourpre, l’hermine et le velours, le trône et les regalia (ensemble d’objets symboliques de la royauté), au point de pétrifier complètement son modèle sous tout cet attirail. David, lui, a joué la carte inverse, celle d’un pouvoir proche, conquis par la bravoure militaire et le travail, en s’inspirant peut-être des portraits des grands hommes de la jeune démocratie américaine, d’une franche austérité. Son Napoléon en habit de grenadier, debout devant son bureau encombré de paperasse, la plume encore pleine d’encre tandis que l’horloge marque 4 h 13 du matin, va servir de modèle à tous nos modernes portraits présidentiels !

Une expo à voir tout de même (sinon vous avez toujours la brochure, remplie d’infos passionantes!). Je vous ai mis ici, en plus de l’affiche de l’expo, quelques toiles que j’ai particulièrement appréciées. Enjoy!

« Portraits Publics, Portraits Privés 1770-1830 » – Galeries Nationales du Grand Palais – Jusqu’au 8 janvier 2007.

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